En visite officielle à Tahiti, François Hollande n’a pas répondu aux attentes des Polynésiens qui ont de grandes difficultés à faire reconnaître les conséquences sanitaires de trente ans d’essais nucléaires.

RETOMBÉES. Lundi 22 février 2016, le président de la République a reconnu devant les élus de la Polynésie française que les essais nucléaires menés sur les atolls de Moruroa et Fangataufa avaient bien eu un impact sur l’environnement ainsi que sur la santé des habitants des cinq archipels composants le territoire. Entre 1966 et 1975, l’armée française a procédé à 41 tirs atmosphériques de bombes A ou H puis à 155 tirs souterrains jusqu’en 1996. Une estimation du ministère de la Défense reconnaît que Tahiti a été exposée à 39 reprises à des retombées radioactives, Tureia, 37 fois, l’archipel des Gambier, 31 fois, l’île de Raivavae aux Australes, 14 fois, l’île de Hiva Oa aux Marquises, 26 fois et Bora Bora, 17 fois.

Les conséquences sanitaires ont été longtemps cachées par l’armée française. Le système de santé polynésien était en effet tenu par des médecins militaires jusqu’en 1994. « Aucun registre de cancers ni de leucémies n’était alors tenu et les archives des hôpitaux locaux ont été rapatriées en France où elles ne sont pas accessibles », dénonce aujourd’hui Bruno Barillot, de l’Observatoire de l’armement, une association qui se consacre à la recherche sur les conséquences des essais sur la Polynésie.

Beaucoup de malades, peu d’indemnisés

LEUCÉMIES. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1990 que les premières recherches sur le taux d’incidence des leucémies aiguës font apparaître un surcroît de ces pathologies. En 2012, le taux de prévalence des cancers en Polynésie est de 255 cas pour 100 000 habitants contre 139 pour les îles Fidji voisines. Les habitants sont aussi frappés par des maladies très rares. Ainsi, on dénombre 6,9 cas de lymphomes non hodgkiniens pour la Polynésie contre 0,8 cas pour les Fidji. Il a fallu attendre 2010 pour que ces impacts sanitaires soient pris en compte par la loi Morin (du nom de l’ancien ministre de la Défense Hervé Morin). Auparavant, les sommes affectées au territoire au titre du passé nucléaire relevaient de dédommagements économiques, le départ de l’armée française ayant provoqué une baisse d’activité.

La loi Morin établit une liste de 21 cancers et leucémies pouvant être provoqué par l’exposition à la radioactivité. Charge ensuite au plaignant de prouver un lien de causalité entre cette exposition et l’apparition du cancer. Or ce lien de causalité doit s’appuyer sur des mesures objectives et pour l’instant, la justice française est plutôt encline à s’appuyer sur la notion de “risque négligeable” présente dans la loi. En clair, les juges estiment la plupart du temps que l’exposition n’a pas été suffisante pour provoquer la maladie. « En 2014, nous avons obtenu l’extension des zones concernées par les irradiations, l’élargissement du nombre de maladies reconnues et la création d’une autorité indépendante, reconnaît Maina Sage, députée UDI de Polynésie. Néanmoins, de nombreux dossiers continuent à être rejetés alors que nous soutenons que les victimes et leurs ayant-droits doivent être indemnisés ». Ainsi, le 8 décembre dernier, Tahiti info rapportait le cas de la veuve d’un ancien marin déboutée par le Conseil d’État. Les juges ont estimé que la position du navire de son mari au moment des explosions, l’exposition individuelle et le temps écoulé entre cette exposition et la survenue de sa maladie induisaient le “caractère négligeable du risque”.

C’est cette notion que l’Association 193, une organisation polynésienne qui lutte pour des réparations, voudrait voir retirer du texte de loi. On constate en effet un incroyable écart. La Caisse de prévoyance sociale (CPS) qui couvre les risques maladies de la Polynésie estime que 7990 patients ont été traités depuis 1992 pour des maladies potentiellement radio-induites. La prise en charge de ses malades lui aurait déjà coûté 460 millions d’euros et ce chiffre pourrait atteindre 670 millions en 2018. En regard, le Comité d’indemnisation des victimes d’essais nucléaires (qui s’occupe aussi des victimes des essais en Algérie dans les années 1950-1960) créé par la loi Morin a reçu 1024 dossiers de demandes d’indemnisation et n’en a accepté que… 19.

Dans son discours aux élus, François Hollande a promis que les charges du service d’oncologie de l’hôpital de Papeete seraient désormais endossées par l’Etat et affirmé que les derniers travaux de dépollution des sites nucléaires seront bientôt achevés. Mais pour les indemnisations, le président a simplement dit qu’il fallait procéder à des ajustements pour les faciliter. Des termes très vagues qui n’ont pas satisfaits les demandeurs.

Source : Sciences et avenir