Nous l’avions consacré parmi les personnalités qui ont marqué l’Outre-mer en 2015. Outremers360 a rencontré Maina Sage, députée de la Polynésie française et une des voix de l’Outre-mer et des îles du Pacifique pendant la COP 21. Avec nous, elle revient sur la récente visite officielle de François Hollande en Polynésie avec l’épineux dossier du nucléaire, sur les avancées dans le domaine des énergies renouvelables, sur l’après COP 21 et livre sa vision de l’Outre-mer.  

Quel est votre bilan de la visite de François Hollande en Polynésie française ? Est-ce qu’il a répondu à vos attentes et à tous les sujets que le gouvernement et les parlementaires polynésiens ont porté ?

Le bilan est positif pour la Polynésie. François Hollande est intervenu sur des points essentiels. Il s’agit d’abord du premier chef d’Etat à avoir officiellement reconnu les conséquences, à la fois sanitaires, environnementales, sociales et économiques des essais nucléaires. C’était un point important car cette Histoire a marqué notre Pays. C’est un passif commun qui a été mené par des chefs d’Etat, des dirigeants français et en partenariat avec une classe politique locale. Tous ces actes, il faut les assumer. Ils ont profondément bouleversé la Polynésie, son tissu économique, ses habitudes de vie, ses modes de pensée, et les conséquences sont lourdes aujourd’hui. Bien sûr, cela a contribué à notre développement, mais il faut regarder les impacts négatifs de cette période. Les essais nucléaires restent un acte grave, les Polynésiens ont été touchés et il est normal que nous attendions des actes forts de réparation.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que pendant des années on nous a dit que tout allait bien, que tout était parfait et que les essais étaient propres, que s’il y avait le moindre risque, on ferait quelque chose. Mais pour des raisons d’Etat, parce qu’il fallait maitriser l’arme nucléaire, et on peut le comprendre dans un contexte d’après-guerre, tout a été fait pour rassurer les Polynésiens. La maitrise de l’arme nucléaire a permis à la France de se hisser au rang des plus grandes nations du Monde, mais à quel prix ? Nous attendons maintenant que l’Etat soit à la hauteur des enjeux de réparation.

Discours de François Hollande devant les élus de la Polynésie française, pendant lequel il reconnait les conséquences des essais nucléaires ©Tahiti-infos

Discours de François Hollande devant les élus de la Polynésie française, pendant lequel il reconnait les conséquences des essais nucléaires ©Tahiti-infos

Ce message était très attendu. Je crois que le président François Hollande a su en comprendre les enjeux et a fait ce geste au nom de la France, un geste symbolique et fort pour les Polynésiens. Il faudra ensuite être attentif à la traduction de cet engagement pour la reconnaissance du fait nucléaire, sous tous ses aspects. Cela doit se voir très concrètement par des actes efficaces de réparation. Sur le volet sanitaire, nous attendons une modification de l’impact de la Loi Morin. Le président a en effet annoncé une réforme du décret en reprenant l’avis du Conseil d’Etat. Si les associations ne sont pas satisfaites de cette réponse, je resterais prudente sur ce volet.

« Il ne s’agit pas de tourner la page, j’entends souvent cette expression, mais d’ouvrir la page du nucléaire »

Vous allez suivre ce sujet, cette modification de la Loi Morin ?

Nous la suivons déjà depuis longtemps, j’étais ministre en charge de l’environnement en 2007, puis membre du Conseil d’orientation sur le suivi des conséquences des essais nucléaires (COSCEN) et c’est un sujet qui me touche personnellement. Cette thématique est aujourd’hui soutenue par l’ensemble des partis politiques et des parlementaires, qui font cause commune sur le sujet.

On a d’ailleurs remarqué que tous les représentants de l’Assemblée de la Polynésie française se sont mis d’accord sur ce sujet… Il est rare de voir une telle unanimité.

La commission d’enquête lancée par l’Assemblée de Polynésie entre 2004 et 2006, appuyée par un rapport détaillé de la Défense, a permis de faire la lumière sur ces événements. Ces éléments ont déclenché une prise de conscience chez les autonomistes. J’ai moi-même été effarée par ce rapport qui décrit, essai par essai, les conditions de tir et les accidents enregistrés. Il fait aussi état du risque d’effondrement d’une partie de l’atoll de Moruroa qui risque de provoquer une vague qui frapperait Tureia, sans compter la présence de remontées radioactives sur certains lieux de Moruroa. On ne se rend pas forcément compte que pour chaque tir, il fallait un puit. Il y a des centaines de puits ! Moruroa est un gruyère ! Les Polynésiens ont envie de connaître toute leur Histoire.

Les associations, notamment Mourra e Tatou et 193, ont mobilisé en amont et pendant la visite de François Hollande, sur le sujet du nucléaire ©Association 193

Les associations, notamment Mourra e Tatou et 193, ont mobilisé en amont et pendant la visite de François Hollande, sur le sujet du nucléaire ©Association 193

Il ne s’agit pas de tourner la page, j’entends souvent cette expression, mais d’ouvrir la page du nucléaire. Nous devons aller au bout de cette Histoire, connaître toute la vérité sur ce qui s’est passé. Les réparations doivent s’inscrire dans un suivi indépendant et dans des conditions respectueuses de l’environnement, notamment sur le traitement des déchets. A Hao, où les essais ont cessé depuis 20 ans, il existe encore un monticule de déchets de cette époque. Il faut comprendre les revendications de tous ceux qui se battent sur ce sujet. Sans rentrer dans la polémique, je distingue les choix politiques d’une époque, de la relation que l’on peut avoir avec la France maintenant ; une relation filiale, familiale. Il faut savoir regarder ensemble ce passé pour mieux avancer. Nous devons reconstruire un partenariat durable avec la France. Et ce n’est pas qu’une relation financière, c’est une histoire commune, une relation de confiance qu’il faut reconstruire. Ça reste un partenaire incontournable.

Toujours sur le sujet du nucléaire, les associations ont été déçues des annonces de François Hollande. Elles auraient voulu des annonces plus fortes qui vont « plus loin ». Est-ce qu’il fallait aller dans ce sens ou au contraire, privilégier une reconnaissance étape par étape, sur du temps long ?

Les associations sont dans une lutte de plusieurs décennies pour certaines. Elles sont dans leur rôle, de vouloir des actes concrets et je comprends qu’elles ne soient pas encore satisfaites. Pour ma part, en toute objectivité, les annonces du chef de l’Etat sur la révision de la Loi Morin, l’accélération de la réhabilitation des atolls (Moruroa, Fangataufa, Hao, ndlr) et le volet économique et financier lié à ce contrat symbolique que nous avons avec l’Etat (DGA-DGE), sont d’une très haute valeur symbolique. Je suis convaincue qu’elles produiront des résultats. Le retour de la DGA à son niveau initial contribue au rétablissement d’une certaine confiance et à la reconnaissance de ce contrat moral et financier. Concernant la loi d’indemnisation des victimes des essais nucléaires, nous resterons très vigilants sur l’effet que produira la modification du décret proposée par le président Hollande.

Au niveau des énergies renouvelables maintenant, est-ce qu’il y a des projets déjà en cours en Polynésie ?

Bien sûr ! Les Polynésiens ne le réalisent peut être pas, mais nous avons le meilleur résultat de production d’électricité à partir d’énergies renouvelables de l’Outre-mer. Nous sommes autour des 30% et la moyenne nationale est de 20%.

Les entreprises privées investissent également dans l’innovation de nouvelles solutions. Il faut noter l’initiative d’un hôtelier qui a créé le premier SWAC (Sea Water Air Conditionning) en 2006 à Bora Bora. Le procédé consiste à puiser de l’eau en profondeur pour produire du froid grâce au différentiel de température générée en surface. Il en a créé un deuxième à Tetiaroa. Le Pays a décidé de réaliser un appel d’offre pour que le Centre Hospitalier de la Polynésie française en soit également équipé. Ce sera le premier SWAC public.

Il existe d’autres projets pilotes, dont l’ETM, basé sur le même principe mais qui permettrait de générer de l’électricité. Il y a eu une première étude en Polynésie, puis le projet est parti à la Réunion, puis à la Martinique. La DCNS souhaite à nouveau se rapprocher d’un projet similaire en Polynésie, les choses sont toujours en discussion.

Energie Thermique des Mers (ETM) ©DCNS

Energie Thermique des Mers (ETM) ©DCNS

Sur le plan législatif, la Polynésie française s’est dotée de différents dispositifs incitatifs à l’acquisition de matériel permettant la production d’énergie solaire (exonérations de charges, détaxe, LBC et PPN). Reste la question du tarif de rachat de l’énergie produite qu’il faut sécuriser et rendre plus incitatif.

Dans la même ligne, différents textes-cadres sont venus nourrir une vision à plus long terme, encourageant une politique de production d’énergies plus propres mais aussi de réduction de consommation d’électricité. Un texte sur la politique énergétique de la Polynésie a été présenté sous Teva Rohfristch (ministre de l’Energie sous Gaston Tong Sang en 2009-2010) puis représenté sous Jacky Brillant (ministre de l’Environnement dans le gouvernement d’Oscar Temaru en 2011-2012). Il fixait des lois d’applications qui ne sont pas toutes présentées à l’Assemblée à l’’heure actuelle. Un Plan climat stratégique a été mis à jour par l’actuel ministre de l’énergie (Nuihau Laurey). Il définit les grands objectifs de notre transition énergétique et met en avant les moyens pour y parvenir. L’hydroélectricité fait partie des solutions les plus efficaces, mais cette technique reste controversée en Polynésie par les associations environnementales.

Est-ce qu’on n’est pas arrivé à saturation, pour les associations et sur le plan environnemental, avec le barrage hydraulique de la vallée de la Maroto ?

Nous sommes très loin d’être à saturation. Un mouvement environnemental fort se développe en faveur du développement d’autres sources telles que l’ETM, mais ces solutions sont aussi extrêmement couteuses et parfois non encore techniquement maîtrisée. La réalité c’est que toutes les études faites en Polynésie le disent « si vous voulez progresser, l’énergie aujourd’hui réputée sur le plan environnemental et la moins pénalisante, c’est l’hydroélectricité ». Quelle que soit la solution, dès qu’il y développement, il y a une empreinte sur la nature. C’est à nous de faire en sorte que les projets soient contrôlés, de limiter au mieux les impacts et surtout, d’octroyer des avantages aux familles et à la commune qui accueille les projets.

Un des barrage hydraulique dans la vallée d la Maroto, à Papenoo, au coeur de l'île de Tahiti ©EDT

Un des barrages hydrauliques dans la vallée d la Maroto, à Papenoo, au coeur de l’île de Tahiti ©EDT

L’actuel ministre en charge de l’Energie a sorti un nouveau texte fiscal, voté en fin d’année, qui a permis de réviser les bases de la négociation du tarif de rachat de l’électricité et qui a surtout renforcé les mesures incitatives en matière d’acquisition de matériels pour la production d’électricité propre. Ces mesures ont permis deux baisses consécutives du coût de l’électricité, d’environ 5% chacune en moins d’un an. En 2016 il y aura un deuxième texte pour clarifier les partenariats public-privé en matière de production d’électricité, notamment pour les communes des autres îles que Tahiti, dont la plupart des concessions vont être renouvelées en 2020.

Sur le plan de l’aménagement et de l’urbanisme, il reste encore beaucoup à faire pour que les normes d’écoconstruction rentrent dans les mœurs. Je sais que le ministre en charge de ce secteur réfléchit à des évolutions du code.

Le ministre du logement travaille également à intégrer ces paramètres dans les projets de logements sociaux groupés et dispersés.

François Hollande a annoncé l’ouverture du Fonds vert pour la Polynésie française. Concrètement comment cela va se traduire ?

Il est tout à l’honneur des grandes nations d’aider les pays les plus vulnérables dans leur mutation énergétique, mais il nous paraît impensable que ces grandes nations oublient leur propres territoires, tout aussi vulnérables, qui sont dispersés à travers le monde et en plein milieu des zones qu’ils viennent aider.

Cette décision doit être portée à priori au plan européen, avant qu’il ne soit évoqué au Conseil d’Administration du Fonds Vert. Nous demandons, si ce n’est pas le Fonds vert, que soit créée une déclinaison spécifique aux territoires ultrapériphériques de l’Europe. Vous savez, le changement climatique n’a pas de frontières. Les moyens de lutte et d’adaptation doivent s’organiser sur le plan régional. Nous sommes entourés de ces petits Etats-îles vulnérables qui vont bénéficier du Fonds vert et il n’est pas logique, sous prétexte que nous soyons rattachés à un État contributeur, de ne pas en bénéficier.

La piste intermédiaire que nous avions proposée et qui semble se dessiner, serait donc de nous permettre, a minima, de bénéficier des programmes régionaux financés par le Fonds vert. Nous pensons que nous pouvons être des bases avancées des stratégies de lutte, autant dans les politiques d’atténuation que dans les politiques d’adaptation. Ce que le Fonds vert peut investir dans nos territoires, qui ont les équipes et les facilités, peut contribuer à aider nos voisins. Durant la COP 21, nous avons parlé d’une seule et même voix.

Lors de son déplacement, François Hollande a reconnu que le Sommet France-Océanie a eu une certaine portée dans les décisions prises. Il a insisté sur l’impact très positif que l’unité des chefs d’États du Pacifique et des autres États-îles a permis pendant cette COP. Cette unité a été très influente.

Les chefs d'Etats des îles du Pacifique avec François Hollande, Manuel Valls, Edouard Fritch, Mikaele Kulimoetoke et Philippe Germain lors du Sommet France-Océanie ©Elysée

Les chefs d’Etats des îles du Pacifique avec François Hollande, Manuel Valls, Edouard Fritch, Mikaele Kulimoetoke et Philippe Germain lors du Sommet France-Océanie ©Elysée

Vous avez obtenu le fameux 1,5°…

Oui, c’est la plus grosse victoire de cette COP 21 pour les îles ; avoir réussi à intégrer la mention des 1,5° dans les accords. C’était fondamental, il fallait le faire, nous avons tenu bon et sommes restés très solidaires. Un cap a été franchi lors de cette COP, pour la première fois les États-îles étaient particulièrement soudés, d’où qu’ils viennent. Je suis contente que la Polynésie ait pu contribuer à cela, à notre humble niveau bien sûr !

« La France n’est pas qu’Hexagonale, elle est mondiale et maritime »

Comment cela se passe à quelques mois seulement après cette COP 21 ? Quelles sont les prochaines étapes ?

Nous sommes dans l’année de la COP 21, la présidence française dure un an. Il y a d’autres combats que nous avons mené, plus spécifiques à la Polynésie, comme celui des Océans. Il fallait faire comprendre que nous n’étions pas de petites îles mais de grands territoires océaniques. Je suis heureuse d’entendre François Hollande, d’autres ministres et certains de mes collègues parlementaires, rappeler que la Polynésie ce n’est pas que Tahiti, que c’est une surface grande comme l’Europe, c’est le cœur du message que j’essaie de porter ici.

Il faut absolument qu’on se rende compte que la France n’est pas qu’Hexagonale, elle est mondiale et maritime. Les Outre-mer ne sont ni une faiblesse ni un chèque, c’est une force pour la France ! Ils ont servi la Nation à de très hauts niveaux, à la fois militaire en Polynésie et pour les stratégies spatiales de l’Europe en Guyane. L’Outre-mer c’est 97% de la ZEE française, 80% de sa biodiversité ! C’est ça l’Outre-mer ! La France est une grande nation, riche dans sa diversité, elle peut véritablement, si elle prend mieux en compte ses atouts, développer avec ses Outre-mer de nouvelles stratégies innovantes, notamment en matière d’énergie renouvelables et de protection de la planète. Nous représentons un réseau exceptionnel et unique ! Aucun autre Pays au monde n’a ça. Et j’ai le sentiment qu’on s’assoit dessus, qu’on n’a pas envie de le voir, que ça gène même certains, qui gardent une vision étriquée de la France ; où l’Outre-mer est plus un boulet qu’autre chose ! C’est cette image que j’aimerais changer. Cela demande une certaine unité des parlementaires d’Outre-mer et je pense que nous sommes en bonne voie. Nous avons aussi beaucoup d’alliés dans l’hexagone, des amis de l’Outre-mer. C’est davantage une méconnaissance du sujet, des amalgames sont faits. Il faut changer le traitement par l’image. C’est un travail nécessaire qui sera au bénéfice de tous les Français.

L'Outre-mer : 97% de la ZEE et 80% de la biodiversité française ©Sénat

Source : Outremers 360