Outre-mer, les sentinelles du climat - Anticiper les désordres climatiques, sur France Ô

Propos recueillis par Christine Chaumeau
Publié le 22/11/2015.

A l’occasion de la diffusion du documentaire “Outre-mer, les sentinelles du climat”, sur France Ô, entretien avec la députée Maina Sage, auteur d’un rapport sur ces territoires qui subissent avec une intensité particulière le réchauffement climatique.

Ancienne ministre de l’Environnement de Polynésie française, la députée Maina Sage a remis à l’Assemblée nationale un rapport sur le changement climatique dans les territoires d’outre-mer. Avec deux collègues ultramarins, elle y décrit les impacts déjà perceptibles de la multiplication des cyclones, de l’acidification et du réchauffement de l’eau. Nous l’avons interrogée, à l’occasion de la diffusion sur France O de la collection Outre-mer, les sentinelles du climat  (les 22 et 29 novembre à 16h25).

Vous soulignez dans votre rapport l’extrême vulnérabilité des territoires d’outre-mer. En quoi ?

Par leur situation géographique d’abord. Ces territoires sont, à l’exception de Saint-Pierre-et-Miquelon, situés dans la ceinture tropicale ou subtropciale, là où se concentrent les effets du dérèglement climatique. Ensuite, les milieux insulaires sont plus vulnérables. L’espace restreint dont ils disposent limite leur capacité à amortir les chocs climatiques. Ils n’ont pas de zones de repli, comme sur un continent et, donc, une capacité à s’adapter amoindrie. D’autre part, le tissu économique ultramarin est basé sur l’aquaculture, la pêche, l’agriculture et le tourisme. Nos écosystèmes sont très sensibles aux températures. Un ou deux degrés de plus peuvent entraîner le blanchiment des coraux et fragiliser les espèces endémiques. D’où un impact sur les ressources. Ainsi, dans ces territoires, de nombreux processus liés au changement climatique se combinent.

Pourquoi dit-on des outre-mer qu’ils sont des « sentinelles du climat », terme que vous reprenez dans votre rapport ?

Nous sommes les premières victimes. On constate déjà les changements. Notamment sur les espèces endémiques. Elles sont fragiles et sensibles à la hausse des températures. Mais nous sommes aussi aux avant-postes en tant qu’acteurs. Notamment avec la présence de nombreux centres de recherches scientifiques dans nos territoires. Leurs travaux sont essentiels pour développer des stratégies d’adaptation aux changements climatiques. Certaines espèces de corail plus résistantes aux modifications de leur milieu naturel ont pu être identifiées. On peut ainsi envisager de les mettre en culture pour consolider les barrières récifales. Ces expériences sont reproductibles ailleurs. D’ailleurs, la pérennisation des programmes de recherches est un enjeu crucial. Pour avoir des données fiables, les projets doivent s’étaler sur un temps long. Des budgets de 4 ou 5 ans ne sont pas suffisants.

En Polynésie française, 17 000 personnes vivent sur une soixantaine d’atolls. En 2010, le maire de Napuka dans les Tuamotu, ému par la projection de There was once an island, Te Henua e Nnoho, sur le destin d’un atoll de l’archipel de Papouasie-Nouvelle-Guinée, avait demandé la possibilité de déplacer sa population vers les îles Marquises. La montée des eaux y est-elle déjà ressentie ?

Les maires des îles Marquises avaient d’ailleurs répondu favorablement à cette demande. Dans les atolls, où le point haut atteint deux à trois mètres maximum, les habitants constatent que des terrains de plus en plus vastes sont envahis en cas de fortes houles. Cela a plusieurs conséquences. Le sel s’infiltre dans les rares réserves en eau douce et il brûle les cocoteraies. Des phénomènes désastreux pour le mode de vie des atolls, où il faut se débrouiller avec peu. On est loin de Tahiti.

Néanmoins, avant de penser aux déplacements de populations, nous devons réfléchir à des stratégies d’adaptation. Les recherches menées par Virginie Duvat, de l’Université de la Rochelle, indiquent que certains atolls inhabités des Tuamotu se sont agrandis ces dix dernières années. Fort de ce constat, il faudrait envisager de renforcer les capacités de résistance des écosystèmes. Nos pratiques ne sont pas toujours vertueuses. On utilise ainsi de la « soupe de corail » pour construire des routes ou des maisons. Cela prive les atolls de ce sédiment naturel qui leur permet de s’étendre. D’autre part, l’aménagement des côtes a détruit les plantes qui fixaient les sols et servaient de protection naturelle.

Qu’attendez-vous de la COP 21 ?

Il est important qu’il y ait une prise en compte au regard de la richesse naturelle que représente les outre-mer pour la France. Elle dispose grâce à ces territoires de la deuxième zone économique exclusive au monde et 80 % de sa biodiversité s’y trouve. Ce patrimoine doit être préservé pour assurer la pérennité de son rôle de régulateur et de capteur du CO2. Nous espérons aussi une prise de conscience. Des espaces français sont déjà menacés. La France n’est pas seulement hexagonale et continentale. Elle est mondiale et maritime. Les territoires ultramarins sont méconnus, éparpillés et victimes de beaucoup d’a priori. Leur dynamisme notamment en matière scientifique est méconnu. Pourtant, la France dispose d’un point d’observation de l’évolution climatique sur les trois océans.

Nous souhaitons pour les territoires ultramarins un mécanisme comparable au Fonds vert qui finance l’adaptation des pays en développement aux conséquences du changement climatique. Ou, a minima, une réflexion sur ce sujet. Nos atolls courent les mêmes risques que ceux de Tuvalu ! Mais, à quelques jours de la COP 21, on a du mal à se faire entendre.

Source : Telerama